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Pourquoi les Américains perdent même la guerre de propagande ?

Par Ines Ayed

(c) illustration Wiem Ayed

Pendant la guerre froide, les armes américaines les plus redoutables utilisées pour vaincre les Soviétiques ont été le cinéma, la télé, les médias et même la littérature. On rapporte qu’après la mort de Georges Orwell en 1950, la CIA a acheté à sa femme les droits d’auteur de ses deux livres phares « Animal Farm » et « 1984 », afin d’en changer leurs fins dans la version filmée pour moins dénigrer le capitalisme et mieux diaboliser l’URSS. Aujourd’hui la guerre est loin d’être froide : le contexte diffère mais aussi la propagande qui s’impose. Et les Iraniens s’avèrent être très doués !

IA, animation, RAP, style LEGO : Rien n’est laissé au hasard:

Ces derniers jours, des vidéos d’animation dans le style LEGO qui parlent de la guerre USA-Iran sont devenues virales réalisant des millions de vues à travers le monde. Elles ont été notamment relayées par les internautes américains alors qu’elles critiquent l’arrogance et la présomption de leur gouvernement et qu’elle se positionnent clairement pour l’ Iran.
Mise à part le fait que l’animation réalisée avec l’aide de l’IA soit finalisée avec beaucoup de talent et abstraction faite que les chansons RAP et les scénarios soient écrits avec une plume affûtée qui maîtrise l’anglais américain avec ses jeux de mots, ses doubles sens et ses allusions implicites, le fond se défend tout aussi bien. Ces clips sont revendiqués par Explosive Media, une agence de créateurs iraniens qui se disent indépendants.
Mais pourquoi quand l’IA donne beaucoup de liberté quant au style choisi pour ces clips, on a opté pour un style en apparence puéril, celui de l’animation en LEGO ?
Il faut, pour comprendre cela, revenir à la fin des années 30’s et à la deuxième guerre mondiale pour retrouver les premier recours à l’animation qui façonnaient les tendances du peuple et prévalaient une version en particulier. Des courants allemand, anglais, français, japonais, russe et bien-sûr américain ont eu recours à l’animation pour lancer leurs propagandes. En 1941, le secrétariat d’État de l’armée états-unienne avait même collaboré avec Walt Disney pour générer des productions qui corroborent leur version des faits.
Mais pourquoi utiliser l’animation alors qu’elle était sensée, à la base, s’adresser à un public jeune ou enfantin et traiter des sujets beaucoup plus légers, moins désagréables que la guerre ?
Le fait de choisir l’animation semble, au premier abord, plus anodin et bon-enfant et c’était vrai au début : l’animation de propagande était utilisée pour renforcer le moral des populations, les remplir de fougue nationaliste, d’optimisme en temps de guerre. Mais par la suite, elle a été aussi maniée pour faire véhiculer souvent les idées des protagonistes, des messages subtils sous couvert de simplicité et de drôlerie, ce qui facilite l’implantation dans les consciences des idées et des pensées voulues. Le meilleure exemple est encore la propagande américaine contre l’Union Soviétique pendant la guerre froide, les Américains ont réussi à déshumaniser les communistes, souvent avec beaucoup de légèreté et d’humour et cet état d’esprit persiste dans les mentalités américaines jusqu’à nos jours. Dans ce contexte, il suffit d’énumérer les films Hollywoodiens qui tournent en dérision les soviets et influencent jusqu’à nos jours le regard porté par les Américains sur les communistes en particulier et sur les Russes en général (héritiers de l’URSS).

La propagande iranienne rafle toutes les vues :

Dans un récent clip de LEGO qui parle de la fermeture du détroit d’Ormuz, on entend l’échange suivant entre deux personnages de militaires américains :
« -Obviously, we don’t control the strait of Hormuz !
-We don’t control the narrative neither ! »
(traduction – En évidence, nous ne contrôlons pas le détroit d’Ormuz ! -Nous ne contrôlons pas le narratif non-plus!)
Et c’est justement là ce qui surprend, les Iraniens arrivent à imposer leur version des évènements. Les textes de leurs vidéos relatent, dans un anglais parfais, les faits avec une précision et une pertinence impressionnantes.
Si on passe en revue la majeure partie des vidéos, on se rend compte qu’elles mettent en avant un narratif qui se concentre sur deux parties majeures : la première concerne Trump et son gouvernement dont on a dessiné un portrait tellement éloquent avec tous leurs défauts, leurs défaillances, leurs mensonges, leurs implications dans les dossiers Epstein et autres affaires. Ils ont même illustré les bénéfices financiers cumulés par Trump et ses proches des retombées de la guerre, dénonçant au passage des délits d’initiés.
Le deuxième volet concerne l’actualité de la guerre. Ils mettent à terre le récit de Trump, de son gouvernement et de ses médias mainstream annonçant victoire et maîtrise du détroit. Les créateurs accusent les officiels américains d’avoir institutionnaliser les Fakenews et le mensonge.
Mais l’intelligence de ces producteurs, selon moi, réside surtout dans le choix de ne pas fanfaronner ou de ne pas clamer une victoire exagérée, avançant une image sobre et sérieuse qui impose le respect et la crédibilité. Ils n’oublient pas de rappeler à tout moment que les USA ont été la partie assaillante et agressive dont la finalité n’a jamais été de lancer une attaque préventive contre un soi-disant risque fantomatique comme prétendu mais de léser la Chine, de contrôler le pétrole et de se procurer l’uranium iranien.
Un autre point relevé semble assez astucieux, celui de faire la séparation entre le gouvernement et le peuple américain, en faisant preuve de sympathie et même de bienveillance envers ce dernier, qui est, lui-même, appauvri et oppressé, en rappelant que le contribuable américain finance les armes qui partent à Israël alors qu’il ne bénéficie même pas d’un système sanitaire qui le soigne correctement.

Et Internet fut:

La génération des boomers arabes se rappellent des discours du commandant militaire égyptien Gamal Abdel Nasser qui plébiscitait le nationalisme arabe pour faire face à l’entité sioniste implantée par la force dans le flan du monde arabe. Les populations étaient obnubilés par les mots de cet orateur qui les remplissait de fierté et d’orgueil, leur assurant que leur nation vaincrait sûrement. La propagande de ce pouvoir militaire avait tellement promis la gloire au peuple arabe, que la naksa de 1967 (la défaite face à Israël) fut un revers terrible qui les réveilla douloureusement.
Ce qui est étonnant c’est que jusqu’à aujourd’hui, un large groupe parmi les sociétés arabes vénère encore Nasser malgré tout le tort causé.
Un autre épisode a fait baigner les pays arabes dans l’illusion de la victoire, celui de la deuxième guerre du Golfe en 2003. A cette période, beaucoup se rappellent encore les paroles tonitruantes du ministre de l’Information et porte parole officiel du régime irakien, Muhammad Saïd al-Sahhaf. Il présentait l’armée irakienne comme invincible et l’Irak comme un rempart inattaquable face à l’invasion américaine. Il n’en fut rien. Fait étonnant ici aussi : jusqu’à nos jours on parle de Saddam Hssine, non comme un dictateur sanguinaire qui a martyrisé son propre peuple et attaqué l’Iran ou le Koweït mais comme un héro qui a tenu tête aux Américains.
Mais aujourd’hui nous vivons l’ère de la caméra omniprésente, de l’Internet, de l’accès à l’information, du journaliste citoyen et des médias sociaux. Même en présence de l’IA, des manipulations et des deepfakes, il est devenu plus facile de déjouer les mensonges et de défaire les scénarios fabriqués. On ne peut prétendre à une victoire irréelle, du moins pas éternellement.
Les comptes de Explosive Média ont été banni sur plusieurs réseaux sociaux (mais pas sur X), mais cela ne les a pas empêche de se répandre comme du feu aux poudres et de générer des millions de vues. Le drôle dans l’histoire est que même interdites, les vidéos sont relayées massivement sur tous les réseaux et notamment par les Américains eux-même. Les plus jeunes surtout, commencent à s’éloigner des Flash infos et des JT de Fox News et cie, pour s’informer et à faire plus confiance aux médias parallèles, aux blogueurs de l’opposition et à la propagande du camp « adverse ».

L’internet et l’IA ont marqué une réelle révolution de notre époque changeant notre façon de vivre mais aussi notre perception de l’actualité et du monde. Ils ont réussi également à démocratiser notre accès à l’information et à baisser le coût des productions multimédias. Si auparavant les Américains étaient les rois de la propagande, c’était surtout parce qu’ils en avaient les moyens et qu’ils y investissaient énormément d’argent. Maintenant la donne a changé et tout devient plus ou moins à la portée de tout le monde, à condition d’avoir du talent ou de faire un peu d’effort. Les Iraniens en ont profité et ça leur réussit. Leur exemple nous est offert à tous, pour s’enquérir de la vérité et donner notre version des faits !